mercredi 8 juin 2011

Impression générale : où est l’Europe ?

S’il y a une impression qui domine cette Conférence, c’est bien la timidité de l’Europe, qui donne franchement l’impression d’avoir perdu ses repères, ses valeurs.

C’est probablement dans le domaine de la sécurité sociale, le plus général et le plus politique des sujets à l’ordre du jour, que cela apparaît avec le plus d’acuité.

On a expliqué ailleurs sur ce blog (voir : l’OIT et la Sécurité sociale) que le groupe des employeurs avait essayé de récuser les excellents rapports établis par le BIT, qui voient une réelle « fenêtre d’opportunité » pour réaffirmer les valeurs de la sécurité sociale après deux décennies de stagnation liées à la vague néo-libérale. Leur argument était que le BIT essayait d’exporter un « modèle européen » à des pays qui n’en ont que faire. Or, les uns après les autres,la grande majorité des gouvernements se sont au contraire affirmés tout à fait intéressés par cette approche. Avec parfois des accents passionnés agréables à entendre dans une enceinte internationale plutôt compassée, notamment de la part de pays d’Amérique latine (l’Argentine, le Brésil, le Chili, l’Uruguay) ou des pays d’Afrique du Nord récemment « libérés » (Tunisie, Egypte). Avec généralement un vocabulaire plus convenu, mais non moins clair, de la part des pays « émergents » d’Asie, au premier rang desquels la Chine, l’Inde et la Corée.

Dans ce concert, l’Union européenne s’est distinguée par une déclaration très « H²O » (incolore, inodore, insipide). On aurait pu croire que c’était lié au fait que l’Union est représentée par le gouvernement très conservateur de la Hongrie, voire à la personnalité de la porte-parole. Mais selon des témoignages concordants, la porte-parole s’est au contraire évertuée à adoucir les angles devant des positions très dures de pays commele Royaume Uni, voire l’Allemagne et les Pays-Bas.

Pour reparler des rapports du BIT, certains de leurs « mauvais points » concernaient des éléments de programmes néo-libéraux imposés aux pays du Tiers Monde, notamment le cas emblématique des pensions privées au Chili. Mais plusieurs autres concernaient la marchandisation des soins de santé, la foi aveugle accordées aux pensions privées en capitalisation, voire la dilution de la notion d’emploi convenable par certaines politiques dites d’Etat social actif, et d’autres aspects, bel et bien caractéristiques de la politique européenne des dernières années.

Des anecdotes du même type fusent des autres commissions.

A la commission du travail domestique, la CSC est représentée par Pia Stalpaert, de la CSC Alimentation et Service, mais aussi par sœur Jeanne Devos, une religieuse bien connue pour avoir créé en Inde un syndicat de travailleurs domestiques. Selon le compte-rendu des travaux par la porte-parole du groupe des travailleurs, une syndicaliste de Singapour, les principales objections contre une convention destinée à établir un socle mondial de protection des travailleurs domestiques, proviendraient de l’Union européenne, a priori la partie du monde la plus avancée dans le domaine ! Cela se traduit, bien évidemment, par une perte d’influence des syndicats européens dans le groupe des travailleurs, au profit, encore une fois, de l’Amérique latine et de l’Asie.

A la Commission des Normes, a été évoquée une plainte des syndicats grecs contre les mesures d’austérité négociées en 2010 par le gouvernement avec les pays de la zone Euro et leFMI, notamment des réductions de salaires dans la fonction publique et des restrictions sensibles dans les pensions. Le gouvernement grec, confronté à des échéances financières à court terme, semble faire profil bas, à un moment où les journaux européens distillent jusqu’à la nausée des anecdotes juteuses sur la gabegie grecque (des pensions payées à des bénéficiaires décédés ; l’incapacité de l’Etat à privatiser « dans de bonnes conditions » des entreprises publiques), qui ressemblent furieusement aux attaques venues naguère de Flandre sur les « abus wallons » dans la sécuritésociale.

Car, en l’occurrence, il semble bien que le FMI ait bon dos : les positions de négociation les plus dures ne semblent pas venir de cette institution internationale, volontiers diabolisée comme l'incarnation du néo-libéralisme, mais des gouvernements « frères » de la zone Euro, qui semblent bien dominés par une droite qui ne mérite même plus d’être appelée « libérale ».